Une vue d'ensemble des résultats de CDE

Générique ouverture :

Action environnementale : que peut-on encore attendre de la concertation ?

Questionnements et enseignements du programme de recherche CDE (2008-2013)

Jeudi 30 Mai 2013

Laurent Mermet, AgroParisTech, président du programme de recherche CDE

Une vue d'ensemble des résultats de CDE.

Laurent Mermet : C'est vrai que le dialogue entre d'un côté l'élaboration des politiques publiques et l'autre côté les recherches qui sont conduites sur, avec, pour, ces politiques publiques sont au cœur de notre programme pour ces deux jours. De quoi on parle avec ce programme CDE2 ? En fait on parle de ça ! "Ça", c'est la pile des rapports de recherche des équipes. Et pour ceux que je vois faire « hmmmm ! » je précise que c'est quand même du recto verso pour l'essentiel, que toutes les annexes n'y sont pas et que certaines équipes ont publié des ouvrages qui sont moins volumineux physiquement que les rapports de recherche. On ne dispose pas encore des technologies qui me permettraient de transférer directement de la pile à mon cerveau, aux vôtres, les contenus de ces recherches. La première étape, j'ai essayé de la faire au mieux en lisant tous les rapports. Pour la deuxième étape, ce que je me propose de faire c'est de vous donner une vue d'ensemble et surtout de faire ressortir les enjeux clés de la discussion pour le colloque, et de faire ressortir des questions qui émergent de l'ensemble de ces recherches.

Premier point d'introduction rapide, comme vous l'avez déjà mentionné, on est dans un programme qui a commencé il y a 14 ans, et à cette échelle de temps tout a changé : les acteurs, les enjeux, les idées et les approches, l'état du domaine de l'environnement et de la concertation. Je me souviens encore d'un séminaire que Jacques Theys avait organisé, c'était en 1980, et où Monsieur Defrance un sociologue était venu présenter une expérience super innovante où des ingénieurs des ponts avaient organisé un débat public sur projet de déviation routière. Je me souviens des années 90 où s'est produit ce que vous avez appelé la montée en puissance, je trouve que la formule est tout à fait exacte, et elle s'est produite avec une rapidité qu'on n'avait pas complètement mesurée au moment où on a lancé le premier programme. Les années 2000 ont vu la généralisation et l'institutionnalisation croissante. Cette généralisation, elle est telle que tous les domaines de l'action publique sont maintenant marqués par la concertation. On le voit par exemple avec le projet Monédiaire, l'élaboration de la réglementation, avec le projet Billet : même les bases où les installations nucléaires secrètes ont des pratiques de concertation avec leurs voisinages.

Une petite note de bas de page : je vais faire référence, comme on en a pris l'habitude, aux différents rapports par le nom du responsable de l'équipe. Par exemple au lieu de dire "histoire de la concertation dans la mesure et la régulation de la qualité de l'air, cadrage administratif, neutralité scientifique et débordement citoyen", je dirais « Charvolin ». Et il ne faut pas perdre de vue que chaque projet est le fruit d'une équipe, ce n'est pas parce qu'on ne dit qu'un seul nom que l'on ne voit pas les équipes qui sont présentes dans la salle et que derrière chaque rapport, c'est un groupe qui a travaillé collectivement.

Mais le point important pour nous aujourd'hui, ce n'est pas tellement de penser aux étapes du passé c'est de se demander : "quelle est la page qui est en train de se tourner ?", " Quelle est la page qui s'inscrira dans les 10 prochaines années ?"," Quelles sont les nouvelles questions, les nouveaux enjeux, la nouvelle séquence qui s'ouvre sur la concertation ?"

Comme tremplin ou rebond de la discussion, on peut revenir vers la figure type des premiers travaux sur la concertation des années 90. Soit un projet d'infrastructure, une route, un barrage, une procédure participative ou de concertation pour la décision sur le projet ; soit une procédure de planification participative, toute la fureur des SAGE, des SDAGE, des plans départementaux d'élimination des déchets etc. Là-dessus on greffait des dispositifs de concertation considérés comme innovants, et la question clé qui se posait aux chercheurs était : "comment fonctionnent ces dispositifs ? " et puis "En quoi changent-t-il la situation ? Quel est le delta quand on greffe cette innovation sur ces projets et ces planifications ? "

Autre point clé du portrait robot des années 90 : la présomption d'efficacité environnementale. Je vous relis le début du principe 10 de Rio : "la meilleure façon de traiter les questions d'environnement est d'assurer la participation de tous les citoyens concernés au niveau qui convient". Et puis la concertation était et est restée pendant longtemps au premier plan de l'action environnementale. En gros depuis les débuts des années 90, les plans municipaux, les SAGE, les SDAGE etc ... jusqu'à la mise en scène extraordinairement spectaculaire du Grenelle, la participation était affichée comme le front d'innovation et de conquête de la politique environnementale.

En fait, cette configuration type, elle est loin derrière nous quand on lit les rapports qui sont là. Elle était déjà critiquée et assez largement débordée en 2005. Quand on reprend les conclusions du colloque de la première étape du programme CDE, on voyait qu'on était déjà au-delà de ce portrait-robot que je viens de faire. Mais en 2013 là, cet état de chose n'est carrément plus qu'un souvenir. Les objets de recherche ont changé, je reviendrai en détails dans les transparents suivants sur les autres points. L'innovation n'est plus une innovation, la présomption d'efficacité environnementale ne s'impose plus à tous, et puis finalement la place de la concertation dans l'action pour l'environnement n'est plus d'une certaine manière au premier plan.

Reprenons de manière plus approfondie ces différents points. Dans les travaux du programme CDE il n'y a pratiquement plus de projets qui portent sur des projets d'infrastructure., Il y en a quelques-uns, deux ou trois, souvent de manière indirecte. Et il n'y a plus qu'un seul projet qui portait sur une planification concertée : l'élaboration d'un plan de gestion des risques, le projet Frère. En revanche il y a une immense variété des thèmes et des enjeux sur lesquels portent les concertations qui ont été étudiées dans le programme. Je ne vais pas les lister mais ça va depuis la discussion sur les éco-gestes avec le projet Raymond aux conflits sur les décharges de déchets avec le projet Melé, ça va de la propreté des rues au nucléaire, comme je l'ai dit la création des parcs nationaux etc ... Je ne vais pas les énumérer tous mais en tout cas, ces recherches donnent une coupe extrêmement riche et diverse des différents domaines de l'action environnementale.

Une grande nouveauté par rapport à l'étape précédente c'est que nombre des recherches portent non pas sur la concertation pour faire entrer l'environnement dans des projets d'équipement ou autres, mais portent sur la concertation autour des politiques environnementales elles-mêmes. Je pense aux projets Bouni, Deldreve, Treyer, sur la création d'aires protégées, ça fait trois projets ; aux projets sur les éco-gestes dirigé par Raymond, au projet Guinchard sur la propreté des rues, Busca sur la sortie des pesticides, Soubeyran sur l'adaptation au changement climatique et si on compte les éco-quartiers, faut-il le faire ou pas, on pourra en discuter, on a encore d'autres projets. Et donc une partie importante des projets portent sur la concertation autour des politiques environnementales elles-mêmes...

L'objet s'est déplacé, la question "la présomption d'efficacité environnementale " elle aussi est en crise. Lors d'un séminaire du programme Étienne Balan a eu l'intitulé suivant : "la concertation et l'environnement : un couple en crise ". Et parmi les textes qui m'ont le plus frappé que j'ai lu, il y a un rapport extérieur au programme CDE, un rapport d'ingénieurs généraux sur le marais Poitevin. C'est un dossier que je connais bien, et ils écrivent dans ce rapport de 2011 : "l'incompatibilité constatée, entre la pression pour intensifier l'agriculture et les spirales de la concertation qui dominent les politiques environnementales". Autrement dit ce qu'ils constatent, quand ils font le bilan de 10 ou 15 ans de plan d'action sur le marais de Poitevin, c'est que d'un côté il y a les spirales interminables de la concertation, les plans concertés de ceux-ci, de ceux-là, et d'un autre côté inexorablement l'intensification agricole, les travaux hydrauliques, etc.

Autre point qui vient marquer la situation : le dossier de Notre Dames des Landes. Moi qui parle tout le temps avec des spécialistes de la concertation, je n'en ai pas rencontré un depuis un an qui ne soit pas fasciné par ce qui se produit à Notre Dame des Landes, qui n'en ai pas fait un objet d'intérêt, d'investigations, etc. Il y a en dehors des projets de recherche une discussion informelle très intense au sujet de ce dossier. Pourquoi ? Parce que ce dossier finalement est un vrai événement, c'est-à-dire quelque chose qui marque ou opère une reconfiguration. On voit là des scènes qu'on avait pas vu depuis les années 80 de confrontations contre les forces de l'ordre et la population ou les militants. Et cet événement marque la fin d'un cycle dans notre réflexion sur : "quelle est la séquence qui s'ouvre ?". Je pense qu'il faut qu'on prenne en compte le fait que la concertation n'est plus le front de scène du champ de l'environnement et que des événements comme notre Dame des Landes nous forcent à penser à la suite et à ce qui se produit.

Pour autant il ne faut pas enlever à la concertation ce qu'elle peut apporter et ce qu'elle apporte. Nombre de recherches du programme CDE nous montrent les apports de la concertation et les conditions, c'était une des questions que vous souleviez, pour que ces apports soient effectifs. D'abord il y a une transformation bien réelle dans les processus d'aménagement. Je pense au projet Guidat sur Nancy. Si vous allez aujourd'hui à Nancy vous avez un quartier autour de la gare avec cette tour qui est presque un monument à l'absence de concertation lors des aménagements des années 70 et aux conflits urbains des années 70 sur l'aménagement et l'environnement. Donc le processus innovant d'aménagement d'éco-quartier qui est à l'œuvre est très important.

Le projet Zetlaoui nous rappelle cependant que cette transformation est extraordinairement variable. Quand on passe en revue tous les projets d'éco-quartiers, nous dit ce rapport, on va depuis une concertation pour la forme, les anglo-saxons diraient une "box to tick", une case à cocher, jusqu'à des transformations réelles dans les modes d'aménager.

Les résultats nous rappellent aussi que les choix précis faits dans la conduite de la procédure et de la concertation ont une très grande influence sur sa portée et sur ce qu'elle peut apporter. Des projets comme le projet Piriou nous montrent même que dans des situations extrêmement difficiles avec des industries chimiques très nuisantes et leurs voisins arrivent à dégager des marges de manœuvre ou des marges de progrès sur des problèmes qui sont les leurs.

Et puis un projet sur la prospective pour les aires marines protégées, le projet Treyer nous montre aussi comment des approches de concertations très innovantes peuvent aider à reconfigurer des territoires, des relations entre acteurs.

Cependant, il faut quand même insister sur un point clé qui est l'impossibilité de standardiser. Quelles que soient les règles, les codes qu'on se donne, on ne peut pas standardiser la concertation, ni les solutions apportées comme le montre le projet Buscat sur les pesticides.

Quelle est la conséquence ? Elle est très importante. Le mot important dans cette slide c'est « cultiver ». C'est-à-dire : la concertation, on ne pourra rien en attendre si on ne continue pas à approfondir, à innover, à professionnaliser, à techniciser. On n'est plus dans le temps de l'enchantement, il ne s'agit pas de choisir tel ou tel dispositif qui va nous résoudre le problème. Il faut continuer à innover, à approfondir, dans un cadre de plus en plus professionnel. Et il faut aussi que les techniciens de l'aménagement du projet, les porteurs de projets, etc. continuent à s'acculturer. Le projet Guidat par exemple, montre que c'est vraiment un des points décisifs, c'est qu'il faut que les porteurs de projet, les techniciens eux-mêmes, acceptent d'être modifiés, transformés, par la concertation.

Mais, et donc c'est ça l'enjeu qui nous précipite dans une nouvelle page aussi, les recherches du programme CDE nous confrontent ou nous montrent confrontés aux limites de la concertation. Je n'ai pas trouvé d'expression plus élégante que celle qui figure dans le titre. D'une certaine manière on rentre dans le dur de l'action environnementale, c'est-à-dire que le moment où on pouvait rouler en peloton sur du plat etc. il est terminé. Sur une grande partie des dossiers, on s'aperçoit que là, il va falloir rentrer dans le dur. Par exemple, le rapport Melé sur les processus de décision sur des installations de décharges ou d'incinérateurs de déchets ménagers notamment, nous donne un tableau incroyablement vivant et fort de la manière dont les conflits perdurent, qu'il y ait ou pas des bonnes concertations en amont. Et dans le rapport Fourniau il y a une phrase terrible : " le conflit est le mode d'existence du projet". On trouve aussi dans les rapports le fait que c'est bien de mettre tout le monde autour de la table, mais dans de nombreuses situations on est quand même conduit à arbitrer entre les usages, par exemple quand on définit des périmètres de parcs nationaux comme dans les projets Deldrève et Bouni, or la discussion est facile, mais l'arbitrage est difficile.

Changer les modes de consommations, ou les comportements, les éco-gestes. Dans le rapport Raymond j'ai été frappé par des figures incroyables comme cette jeune femme qui met un point d'honneur à mettre le chauffage tout le temps à fond en voiture et à rouler tout le temps en voiture, parce que ses parents lui ont cassé les pieds avec des histoires d'économies d'énergie pendant toute son enfance et son adolescence. Dans le rapport Boy on assiste à la manière dont les décisions du Grenelle viennent butter comme des vagues sur des résistances politiquement portées aux changements et vont finalement voir atténuer leur portée. Dans le rapport Zetlaoui, sur les éco-quartiers, on s'aperçoit que des éléments extrêmement précis, juridiques, techniques sur la conduite des procédures, les modalités d'appel d'offre etc. eux aussi vont servir de jetée contre lesquels le mouvement d'innovation et de concertation va venir de manière très discrète mais de manière très efficace se briser.

La limite de la concertation elle apparaît aussi, du moins du point de vue de la présomption d'efficacité environnementale, dans le fait que la concertation donne lieu à une critique sociale, économique, environnementale, selon les dossiers, très forte sur l'action environnementale elle-même. Un humoriste que j'aime bien a le proverbe suivant : "c'est au pied du mur qu'on voit le mieux le mur".

Plus sérieusement la présomption d'efficacité environnementale, c'était l'idée qu'en mettant le pied dans la porte des décisions économiques et d'aménagement on ferait rentrer automatiquement de l'environnement et que ça ferait changer les choses. Ce modèle n'est plus celui qui est mis en évidence dans les rapports du CDE. Il faut accepter la situation, les problèmes d'environnement ne sont pas le contexte des dispositifs participatifs. Ils resurgissent, ils insistent, dans toutes leurs épaisseurs et ce qui était contexte quand on centre l'étude sur des dispositifs, redevient le vif du sujet. Pendant tout le programme CDE on avait espéré avoir des recherches qui partent du territoire plutôt que de partir des dispositifs. C'est ce qu'a fait l'équipe Fourniau qui est parvenue à le faire malgré les difficultés que ça pose. Il faut replacer les dossiers, ils arrivent avec leur épaisseur historique, avec leurs fondements juridiques, avec leurs dimensions politiques et les luttes politiques et sociales que par exemple le rapport Guilbert nous montre dans toutes leurs vivacités. Les points durs que j'ai mentionnés à partir des rapports, ils nous renvoient aussi, je saute à la quatrième ligne, à des conceptions différentes de l'environnement et du changement. J'ai été très frappé en lisant les rapports que l'environnement est partout mais sous des attentes, des horizons normatifs tout à fait différents. Une manière de voir le programme CDE depuis la discussion sur l'environnement c'est de prendre les 4 scénarios du Millenium ecosystem assesment, le grand exercice international de réflexion sur la biodiversité qui nous dit qu' il y a 4 manières de voir le changement ou les évolutions pour l'environnement ou l'action pour l'environnement. Il y a :

l'orchestration globale c'est-à-dire qu'on va faire rentrer les considérations de l'environnement et de développement durable dans des politiques organisées, concertées comme la politique française des éco-quartiers avec toute cette logique d'orchestration qui est très bien décrit par Zetlaoui ou l'adaptation aux changements climatiques que nous décrit le projet Soubeyran, on essaie d'orchestrer ce qui se passe au Sahel autour de questions d'adaptation aux changements climatiques.

Le deuxième scénario c'est l'ordre par la force c'est-à-dire la protection, la différentiation sociale, internationale, territoriale. Et on voit ça dans le rapport Billet : les questions géopolitiques, les questions militaires, n'ont pas complètement disparu et elles aussi posent des enjeux environnementaux.

Tout à fait à l'opposé de l'orchestration globale on a ce que le millenium ecosystem assessment appelle "adapting mosaïc". Ça veut dire que les choses se réorganisent par le bas à plus petite échelle, et là je voudrais citer des formules tirées du rapport Guilbert qui nous montrent queelle est la vision de l'action qui habite les habitants de squats ou d'éco-quartiers rebelles ou innovants, mais hors des politiques publiques, et qu'elle appelle une politique de plein air avec ses principes. Quels sont ses principes ? Elle s'arrime au quotidien, elle opère de proche en proche, elle ouvre à la contingence, elle restitue l'expérimentation dans l'expérience commune, elle brouille les affiliations et les règles du jeu politique. On est là dans une toute autre conception de l'écologie, de l'action publique, etc.

Et enfin le quatrième scénario c'est "technogarden", c'est-à-dire des recompositions qui ne viennent pas cette fois-ci de mouvements militants et territoriaux mais qui reviennent de recompositions techniques et économiques. Et là, je pense au projet Buscat où on voit la profession viticole, en essayant de se tenir au départ tout à fait à l'écart des politiques publiques, essayer de renégocier des nouveaux modes de conduites de la vigne etc. Je pense que ce quatrième volet de l'action environnementale est un peu moins présenté dans notre programme en dehors de ce projet mais il est important aussi.

Donc il y a des visions très différentes de ce qu'est l'environnement et je pense que dans notre colloque on aura l'occasion de le remarquer et ça vaut le coup d'investir dans la discussion là-dessus...

Je vais quand même insister sur un autre point important, c'est le dernier point ici. C'est le fait que même quand on a réussi avec toutes les difficultés du monde à se mettre d'accord à un niveau pour changer, par exemple, en faisant un plan départemental d'élimination des déchets et bien ça va frotter quand on va passer à un autre niveau. C'est les conflits d'aménagement, on a fini par se mettre d'accord sur un schéma routier à l'échelle régionale, on va essayer de construire les routes, clac, ça va frotter au niveau local. Mais il n'y a pas seulement cette friction entre les échelles territoriales, mais les projets Raymond et Guinchard montrent aussi qu'il y a d'autres niveaux de friction, notamment les niveaux de friction entre les décisions et les actions publiques, quel que soit leur niveau territorial, et la vie propre des populations, des familles, des individus etc. sur lesquelles va venir frotter, butter la propagande sur les éco-gestes ou bien l'action de nettoyage des rues, et là vont se reposer des problèmes de concertation. Les problèmes de concertation ne sont pas pour se mettre d'accord à un niveau où on est autour de la table et on va les retrouver dans les frottements entre tous les niveaux de l'action. Face à ces limites, on est dans une situation où le développement durable coince c'est-à-dire où il est à la fois trop difficile et pas assez ambitieux, c'est un peu ça le mur devant lequel on est.

Je vous lis la suite de la citation du rapport des ingénieurs généraux, je les ai pris parce qu'on ne peut pas les soupçonner d'être des militants écologistes furieux et donc leur parole a un certain poids : "pendant que l'on discute, l'exploitation du marais suit sa logique économique, les expressions convenues comme "préserver les zones humides toute en permettant l'exploitation du marais" ou " assurer le développement du territoire tout en préservant l'environnement " ou "encore répondre à la dégradation environnementale d'un milieu toute en restant compatible avec des activités agricoles rentables" . Ces formules posent la question de la compatibilité et de la convergence des actions afin de pouvoir rendre compte et assurer de celes logiques de spécialisation ont conduit non pas à un équilibre entre les usages, mais un usage dominant qui tend à effacer les autres, et la gestion de l'eau est elle-même mise au service de la spéculation agricole dominante." Je prends un exemple concret pour faire toucher du doigt qu'il ne suffit pas de se mettre autour de la table et de dire on va faire à la fois "noir et blanc" pour que les choses se produisent. Le problème qui se pose c'est celui de la transition vers du vraiment différent, cette notion de transition est ambiguë parce qu'elle peut vouloir dire "il faut aller plus loin qu'essayer de concilier les piliers du développement durable, il faut voir au-delà".

Par exemple, à travers les approches prospectives reflétées par le projet Treyer ou à travers cette notion formidable de réserve utopique préservée par les associations militantes dans le projet décrit par l'équipe Villalba.

Dans la majorité des recherches, ce qui prédomine, c'est l'impression d'un flottement. On est passé de la concertation comme un moyen d'ouvrir la discussion face à un rouleau compresseur à la concertation comme un flottement dans l'action, dans les objectifs, dans les acteurs. Il y a une belle formule dans le rapport Zetlaoui "dès lors que l'on sort de la perspective d'une production déjà connue et standardisée dans ses processus comme dans ses produits, il semblerait que les démarches participatives peuvent redevenir envisageables". Autrement dit la transition, la recomposition, le vrai changement, a lieu dans une atmosphère de flottement et c'est ça que reflète la période actuelle et à travers les rapports du programme CDE. Mais transition ça peut vouloir dire aussi une pause, comme dans un gouvernement de transition. Ce que je voudrais dire c'est qu'à la lecture des rapports je suis frappé par le fait que cette pause, on l'a déjà faite. Les 20 dernières années ont été consacrées en grande partie à faire une pause, c'est-à-dire à ne pas traiter les problèmes qui étaient déjà clairement sur la table il y a 20 ans. Le cas du marais de Poitevin est un cas absolument emblématique. Je suis allé sur le terrain pour la dernière fois en 91, je suis retourné à un colloque en 2000 : j'ai retrouvé les mêmes conflits, les mêmes tensions en pire, les mêmes problèmes non traités, et en fait pendant ce temps-là on était dans les spirales de la concertation.

Derniers point de vue d'ensemble, sur les postures de recherche et les approches théoriques. Il y a des évolutions très nettes sur lesquelles je voudrais dire un mot. D'une part, en ce qui concerne les postures, je constate qu'il y a des formes très diverses d'implication mais, dans beaucoup de recherches, les chercheurs s'impliquent. Ça peut être des recherches-action, ça peut être des chercheurs qui participent directement à l'action, soit parce qu'ils sont investis de fonctions officielles dans la gestion des dispositifs, soit parce qu'ils s'engagent auprès d'acteurs qui sont en lutte sociale, et ça peut être aussi des formes d'engagement de chercheurs qui décident de défendre une cause qu'ils considèrent comme incomprise. Toutes les recherches ne sont pas forcément impliquées mais même celles qui prennent de manière ostensible un recul, on voit bien que ce recul, et ils disent bien, que ce recul se fait par rapport à des domaines dans lesquels tout le monde est tellement impliqué que le recul lui-même produit un effet.

En ce qui concerne les ressources théoriques, ce qui m'a frappé à la lecture des rapports c'est d'une part la pénétration très forte de la perspective qu'il est maintenant convenu d'appeler "pragmatique", c'est-à-dire d'une sociologie qui consiste à suivre les acteurs dans la manière dont ils recomposent leurs relations, leurs objets etc. Cette montée me parait être une réponse directe à la question du flottement que je viens d'évoquer. Mais elle rentre en tension avec des recherches moins nombreuses, qui elles se mettent dans une perspective plus critique en disant : "au fond, moi ce qui m'intéresse, c'est de poser une attente normative par rapport à ce qu'on attend sur l'environnement, le social, ou d'autres attentes normatives et de voir si ça marche". Il y a d'autres recherches fondées là-dessus, et il y a une tension assez forte dans le débat scientifique entre ceux qui disent "non, non il faut suivre les acteurs" et ceux qui disent "non, non il faut regarder ce qui sort des processus". Il y a aussi d'autres recherches qui sont sur un autre terrain, qui est une recherche conception, où le chercheur se considère dans un travail scientifico-technique pour participer à l'élaboration des mécanismes. Et partout on trouve des formes de syncrétisme, d'éclectisme, par exemple, le projet Monédiaire qui utilise à la fois des apports juridiques, de science-politique, de sociologie, le rapport Billet qui articule lui aussi droit, sociologie, géographie, ou la recherche Boy qui met en scène extrêmement explicite des approches divers sur le Grenelle. Cet aspect-là, c'est un acquis important des étapes précédentes.

Pour conclure, trois points.

D'abord, il a été reproché aux recherches du premier programme CDE que l'environnement était passé au second plan, finalement, et qu'on ne parlait que de procédures, de processus, etc. Or, à la lecture des rapports, on s'aperçoit que ce n'est plus du tout le cas. L'environnement est partout, et il est dans les objets, et il est éprouvé comme difficulté d'agir, comme difficulté de changer. Il est aussi dans le questionnement des chercheurs, c'est-à-dire pas tous, mais beaucoup de chercheurs sont porteurs eux-mêmes d'un questionnement environnemental et pas seulement d'un questionnement sur les processus.

Autre constat, la terminologie reste objet de controverse, de discussion etc. Qqu'est ce que c'est la concertation ? Pourquoi on parle de concertation et pas de participation ? Et je pense que cette instabilité de cette terminologie renvoie à deux choses très importantes. La première, c'est le fait que la participation c'est un processus d'ajustement, c'est d'une certaine manière un instituant, et que l'institutionnalisation de la participation revient à institutionnaliser l'instituant, et il y a une contradiction fondamentale à faire ça. Cette contradiction, sans arrêt, elle est active comme un ferment dans la réflexion sur la participation. Un des rapports émet l'hypothèse suivante : c'est le fait que si on reste flou qu'on n'arrive pas à ancrer, par exemple, la question de la participation par rapport à celle de la concertation. C'est qu'en fait les modes de négociation corporatiste restent au cœur de l'action publique et de la vie politique. C'est-à-dire qu'en fait la négociation entre les pouvoirs publics et les groupes d'intérêts notamment dans un cadre sectoriel reste au cœur de la fabrique de l'action publique. Je ne pense pas que ce soit l'actualité des politiques environnementales qui me donne tort sur ce point. Cela a eu une portée énorme sur la réception et la pratique de la concertation dans le champ de l'environnement.

Enfin, et ce sera mon dernier mot, la lecture des rapports nous emmène bien au-delà des dispositifs de concertation directement dans les scènes où se joue l'environnement. D'une certaine manière, elle nous emmène au contact de la difficulté et de l'action, dans nos discussions sur "où faudra-t-il porter le front de la recherche ?" Nous disons il faudrait aller au-delà de la concertation, et mon constat à la lecture des rapports c'est que cela est déjà largement fait dans les recherches qui sortent de la deuxième vague du programme CDE.

Merci pour votre attention.

Une vue d'ensemble des résultats de CDE