Un parc national pour les calanques de Marseille ? Construction territoriale, formes de concertation et principes de légitimité

Générique ouverture :

Action environnementale : que peut-on encore attendre de la concertation ?

Questionnements et enseignements du programme de recherche CDE (2008-2013)

Vendredi 31 Mai 2013

Philippe Deboudt et Valérie Deldrève

Un parc national pour les calanques de Marseille ? Construction territoriale, formes de concertation et principes de légitimité

Etienne Ballan : On va passer au 2ème exposé de Valérie Deldrève et de Philippe Deboudt qui se rapproche de Marseille : « Construction d'un parc national pour les  calanques de Marseille, Construction territoriale forme de concertation et principes de légitimité »

Préparation des diapositives

Philippe Deboudt : Bien donc nous allons vous présenter les  résultats, les objectifs d'un projet qui s'intitule « Le parc National des calanques : construction territoriale, forme de concertation et principes de légitimité », que j'ai coordonné avec Valérie Deldrève, IRSTEA . Moi-même, je suis professeur de géographie à l'université de Lille 1. Donc le territoire de notre projet, c'est l'aire métropolitaine de Marseille et à l'intérieur de cet espace métropolitain, la création d'un parc national, une idée qui en fait a émergé au début des années 70 et qui s'est concrétisée  il y a un peu plus d'un an avec la création de ce parc dont vous avez là la carte en avril 2012. Le contexte de ce projet : c'est un projet qui a bénéficié du soutien du Groupement d'Intérêt Public des calanques de Marseille et Cassis, Groupement d'Intérêt Public qui a eu en fait la charge de coordonner le processus de création du parc national, qui nous a soutenu en fait dans le cadre de la réalisation de notre projet, et l'agence d'urbanisme de la région de Marseille, de l'agglomération de Marseille. Le projet est interdisciplinaire,  il rassemble des chercheurs en sciences humaines, chercheurs issus de la sociologie, de la géographie, de l'urbanisme et de l'anthropologie.

La diapositive là montre les différentes entrées que nous avions envisagé, hypothèse de recherche au départ de notre projet, ... L'objet central de la recherche concernait la concertation dans le cadre du programme, mais nous souhaitions en fait mettre en relation cette concertation mise en œuvre par le Groupement d'Intérêt Public, dans le temps de réalisation du projet, avec d'autres types de temporalités qui relèvent de la construction territoriale, des analyses de différentes interfaces dans le territoire de Marseille : interface entre la ville et la construction du parc national, entre le littoral et la ville et aussi en focalisant sur les usages dont on a montré le rôle très important dans la création du parc national.

Je vais parler tout d'abord de la construction territoriale, Valérie Deldrève terminera par la concertation. Néanmoins cette construction territoriale avait pour objet d'essayer de démêler l'articulation des différentes échelles et temporalités qui ont eu un rôle dans la construction du parc national. au-delà de la phase de création qui a duré de 2008 à 2012, en essayant de relever toutes les contraintes qui pesaient en fait sur le parc national, tel qu'il a été créé en 2012 : à la fois des exigences par rapport à une aire protégée qui relève d'une catégorie de l'UCN, le respect des engagements internationaux de la part de la France, à l'échelle nationale, une confrontation par rapport à tous les autres parcs nationaux qui ont été créés dans les années 60 et donc une exigence de répondre d'un point de vue normatif à des critères communs par rapport aux autres parcs nationaux, une cohérence entre le parc national et les autres types de qualification dans la métropole de Marseille, et aussi, à l'échelle locale, on a parlé ce matin à plusieurs reprises, le choix de périmètre pour le parc national.

Notre projet a eu la chance de s'inscrire dans le temps de mise en œuvre de la concertation. Le parc national a concrètement démarré, dans son processus de création, en 2008. L'avant-projet a été réalisé en 2008, ensuite la prise en considération est intervenue en avril 2009, puis s'en est suivie la concertation au sens strict dans le cadre du processus de création de 2009- 2010, puis les différentes chartes. Il y a eu 3 versions en fait de la charte du parc national, elles ont été approuvées en 2011 et 2012. L'enquête publique a été réalisée à la fin de 2011. Notre projet a duré 24 mois et n'a pas pu se prolonger pendant l'ensemble du temps de création du parc national. Notre rapport final était livré en mars 2011, la charte actuelle du parc national a été approuvée par l'Assemblée Générale en Janvier 2012, donc notre projet ne s'est pas articulé complètement pendant le temps de réalisation  du parc national. Ce qu'on a essayé de faire, c'est d'analyser toute une série de facteurs en lien avec la construction du parc national, notamment les conséquences socio-spatiales de nouvelles proximités géographiques liées à cette création, et aussi de la localisation du parc dans une zone littorale et en périphérie urbaine, avec le problème que posait le passage d'une discontinuité territoriale, d'une marge urbaine par rapport au site classé, à une double interface ville-nature et terre -mer, de la confrontation temporalités, du passage du projet  d'une ZAC en fait dans les années 70 qui a été le point de départ de la création d'une lutte pour la production des calanques, à un projet de rénovation urbaine dans les années 2000 dans un des sites emblématiques de cette confrontation entre le parc et la ville de Marseille et aussi de toute une série d'enjeux liés à l'appropriation du projet par des populations locales qui n'étaient pas engagées dans le sens des calanques. Le travail que nous avons réalisé sur les périmètres a essayé de montrer toutes les tensions qui pouvaient exister entre les exigences juridiques d'un acte normatif, les exigences écologiques de la qualification en parc national et le résultat des consultations locales. On s'est aussi intéressé en fait aux zonages qui ont été proposés par la consultation locale pour présentation au Conseil D'Etat. On a constaté une réduction constante des ambitions initiales et aussi le problème que posait à l'issue de la consultation locale  toute une série de paramètres qui pouvaient poser des problèmes d'insécurité juridique par rapport aux décisions qui avaient été prises, donc là toute une série de cartes  ...

Trois diapositives pour terminer  sur la construction territoriale, qui montrent un résultat. Une partie du travail a été de rassembler toute une série de cartes tout au long du temps de la création du parc national. La première, celle qui est en haut à gauche montre différents scénarios qui avaient été envisagés pour un parc national sur le littoral méditerranéen, et on voit qu'un des  scénarios celui en bas, c'est celui  « qui coïncidait le plus avec la prise en compte de considérations écologiques ». Le territoire du parc national  sur cette carte en bas correspond à un qui est pertinent du point de vue de la protection de la biodiversité. Le résultat final : on est très loin de ce facteur là parce que le périmètre du parc au final repose sur  l'articulation entre une construction sociale et la prise en compte de facteurs écologiques. Mais le statut de parc national ne représente pas du tout en fait, ce n'est pas uniquement une forme de protection de la nature, un outil de protection de la nature. Donc on a  une réduction des ambitions initiales qui est très importante de 2007 à 2012 et le parc qui existe  aujourd'hui est le résultat de toute une série de de compromis, pour répondre à la fois des exigences écologiques, à toute une série de normes et aussi aux impératifs de la consultation locale. Des recherches ont été menées pour essayer de montrer le rôle des acteurs dans la construction du parc aujourd'hui,  avec la primauté de l'inscription de cette création dans une histoire, des éléments qui ont été fondateurs. C'est la création en 1965 d'un comité pour la défense des sites naturels des calanques qui recherchait pour les calanques une  vocation en transformant cet espace en STAP pour l'exercice  des sports de nature. Donc un rôle important des usagers en lien avec le sport de nature pour la protection des calanques. Et enfin on a réalisé un zoom sur l'interface entre la ville et le parc national pour montrer la confrontation entre une politique écologique - la création d'un parc national - et les politiques urbaines, c'est-à-dire l'évolution des quartiers, notamment un quartier précis - le quartier la Cayolle. Montrer que ces deux catégories de politique s'ignoraient en fait mutuellement dans leurs réalisations parce qu'elles ne correspondaient pas du tout aux mêmes temporalités et ne mobilisaient pas du tout les mêmes acteurs. Donc pour en venir à la concertation, sur ce diagramme sont reportées en fait toutes les réunions qui ont  été organisées pour la concertation en 2010-2011. Vous avez en avril 2009  la prise en considération  par le 1er Ministre et à la fin de cette concertation, vous avez le premier pré-projet de charte, le 21 juin 2010, qui suit en fait la phase de concertation. Et après cette première charte qui est issue finalement de la phase de concertation, il y en aura deux autres quasiment un an après en juin 2011, et la dernière janvier 2012, qui permet de relativiser le poids de la concertation organisée par l'EUROGIP dans le processus de décision.

Valérie Deldrève : Pour enchaîner sur la concertation avec là, avec davantage en fait, cette fois, la question de la réglementation des usages légitimes puisque la concertation comme on a vu, a pesé de manière indirecte, on pourra y revenir rapidement sur la définition des périmètres, mais beaucoup plus directement sur la question des usages légitimes. Le Contexte, c'est la loi de 2006, la nouvelle loi sur les parcs qui s'inscrit sur un double mouvement : celui de l'impératif participatif plus généralement et puis sur celui de la reconnaissance des droits et savoirs des usagers locaux. Alors on s'est demandé : "comment a été opérationnalisée la reconnaissance des usagers locaux dans la concertation et le projet de parc ?" Dans ce contexte particulier et avec quelles implications en termes d'inégalités environnementales - des inégalités environnementales qu'on a restreint de manière un peu arbitraire aux inégalités d'accès aux sites naturels et aux inégalités d'accès aux politiques publiques - à la définition de la politique de parc. On connaît d'ores et déjà les mécanismes de sélection qui rendent la concertation inégalitaire. On est parti de là sans s'employer à les redémontrer mais on s'est demandé comment ils opéraient concrètement compte-tenue de la légitimité nouvelle prêtée aux usagers locaux dans la protection de la nature et quel mode de représentation et de participation prédéfini par l'équipe du GIP ou effectif et observé -puisqu'on a observé la quasi-totalité des réunions de de concertations. "Quels effets ils produisent ?". D'abord, pour la constitution des scènes, pour bien comprendre, deux principes ont prévalu. Des principes qui n'ont pas, absolument pas, été discutés pour constituer les ateliers de la concertation. D'abord la représentation des 5 types d'acteurs du Grenelle de l'environnement et puis la représentation de la majorité des usages, une notion qui n'a jamais été discutée alors qu'il y avait en fait, vraisemblablement, une absence d'état des lieux sur quels étaient les usages. La dernière grosse étude connue datait des années 90, faite par Masséna Gourc. Mais à part ça il n'y avait pas d'état des lieux concret, donc la population concernée, pour reprendre l'expression de Cécilia, s'est resserrée autour des usagers récréatifs, qualifiés immédiatement de traditionnels, résidents ou riverains des calanques. Avec en conséquence l'exclusion des allochtones, soit les touristes et citoyens ordinaires, dont on parlera des difficultés de représentation sur ces scènes, mais aussi des usagers qui ne peuvent pas se revendiquer de la tradition. Cette définition de la population concernée a été légitimée par le mouvement sociopolitique de reconnaissance de l'autochtonie et des traditions locales, mais c'est un mouvement qui s'est défini sur une scène internationale et là, en fait, la tradition, comme l'autochtonie, et grâce notamment aux travaux de Retière renvoie un rapport social local qui s'est constitué dans le temps. Tout le monde ne peut pas se revendiquer de la tradition, quand bien même son usage est ancien ou sa résidence très ancienne.

Qui sont en fait ces usagers qui vont pouvoir se revendiquer de la tradition ? Un petit historique dont nous a parlé tout à l'heure Philippe et donc on reviendra très rapidement. Jusqu'aux années 80, les grimpeurs, excursionnistes marseillais, mais aussi les cabanonniers par exemple, vont aménager les calanques et en définir le bon usage, les usages légitimes. Ces acteurs vont structurer un espace public de proximité à travers leurs mobilisations récurrentes contre le projet de ZAC et contre des projets d'urbanisation qui traversent l'histoire des calanques, avec les chasseur,s les pêcheurs autour de cette protection des lieux. Ils vont ainsi, lorsque le GIP va mettre en place ces scènes de concertation, occuper immédiatement l'espace public intermédiaire ainsi créé par le GIP parce qu'ils sont les plus visibles, les plus organisés, habitués à dialoguer et donc formés au dialogue avec les autres acteurs - et notamment les naturalistes - et les plus légitimes au regard de leur histoire de mobilisation dans la protection des calanques. Par ailleurs ils entretiennent à travers leurs organisations et notamment des comités d'intérêt de quartier, ils entretiennent des relations de très grande proximité avec les élus, ce qui va leurs permettre, lorsque les critères de représentation mis en avant par les chargés de missions du GIP les desservent, de les contourner en contactant directement leurs élus. De ce fait, l'espace de concertation va s'homogénéiser et constituer un relatif "entre-soi", c'est-à-dire en fait resserrer autour de ces usagers traditionnels, classe moyenne, classe supérieure, pour faire très rapide, sur la composition sociale. Les effets sont la cristallisation des débats sur des enjeux récréatifs et résidentiels. Les enjeux économiques vont revenir en boomerang lors de la contestation, dont on n'a pas parlé ici, à l'issue de la concertation. Et puis aussi immédiatement un autre effet : la définition relativement consensuelle de ce qu'est un usage digne d'un parc, avec comme critère premier la tradition, critère premier de légitimité. Et parallèlement une appropriation très rapide des catégories de pensée « parc national" parce que les usagers vont être capables de définir très vite leurs pratiques comme " éco compatible ", conformes à la philosophie d'un parc, et mettre en avant un principe de justice exclusif le plus discriminant, à savoir le mérite qui va, là, revêtir une définition relativement consensuelle, ce qui est assez rare parce que selon les situations et les acteurs le mérite est une catégorie plutôt plurielle recouvrant l'effort physique ("ça se mérite les calanques, la traversée à pied etc.."), la veille et la protection des calanques (un fait dont ces acteurs font preuve depuis de nombreuses années). La contrepartie va être un rejet tout aussi évident dans la concertation des formes de démocratisation de l'accès. On assiste à une alliance conflictuelle, pour reprendre les propos de [Geneviève] Masséna-Gourc, entre écologie et tradition pour limiter l'accueil du plus grand nombre et pour protéger les calanques de ce qu'on va appeler la sur-fréquentation, la mal-fréquentation et pour aussi pour ne pas lever le voile de la non-représentativité et pourrait-on ajouter, le voile des prérogatives locales. Prérogatives locales que les projets de chartes successifs vont tendre à conforter en fait et à institutionnaliser pour plus d'efficacité environnementale dirait-on, mais les avis du comité national pour la protection de la nature ont souvent été négatifs sur ce point.

En conclusion, l'impact de la concertation sur la stratégie de mise en œuvre locale de la politique « parc national », on la vue, plutôt directe dans la définition des usages légitimes, plutôt indirecte pour celle des périmètres. L'application du principe de reconnaissance du local et de l'impératif participatif a conduit dans ce cas d'étude, nous avons entrepris d'autres études pour voir si cette conclusion peut avoir eu une portée générique, donc a conduit dans ce cas à reproduire les asymétries de l'espace public et à légitimer des formes d'inégalités en termes d'accès au site et aux arènes de discussion. On peut penser que nos travaux entrent notamment en écho avec ce qu'a pu écrire Fraser ou Wong, la nécessité de prendre en compte l'hétérogénéité du public ou encore les contre-publics c'est à dire des publics différents où peuvent se former une opinion publique mais qui n'ont pas pour autant accès à la décision publique. L'autochtonie, la tradition en fait n'a pas été pensée comme un rapport social de pouvoir dans la loi de 2006 et ça biaise les effets attendus en termes d'efficacité écologique et de justice sociale, qui sont les deux termes de la tension dans laquelle se trouve toute action publique environnementale. Merci.

Etienne Ballan : Merci beaucoup, il y a déjà des questions, des réactions ou demandes d'approfondissement dans la salle ?

Sébastien Treyer : Sébastien Treyer, je trouve que c'est très frappant de voir à quel point ça fait écho à plusieurs discussions avec des équipes de parc ou d'aire protégée qui, en fait, commencent à vraiment s'interroger sur l'impact social de leur projet environnemental. C'est des choses qu'on avait vu dans SPAP et je voulais citer d'autres exemples sur le golf normand breton. De plus en plus la question c'était de se dire : avec ce qu'on va définir, nous, dans l'espace maritime, il y aurait forcément un impact sur les inégalités sociales, le modèle de développement territorial dans la Manche et donc cette prise de conscience me paraît tout à fait intéressante. C'est de se dire finalement «notre projet environnemental, même s'il est en mer et n'est pas vraiment territorial, il aura une zone d'influence qui va avoir des impacts sociaux, sur le modèle de développement à terre, qu'il serait intéressant de penser à l'avance» . Ce n'est pas pour montrer un contre-exemple, parce que je ne suis pas sûr ce qu'on sache maintenant une fois qu'on a dit ça, ce qu'on en fait, mais il me semblait aussi qu'autour du bassin d'Arcachon c'était quelque chose de cette nature. Et puis juste un troisième exemple qui me semble intéressant à propos de cette histoire de prérogative locale, de prime au local : j'ai peur de dire des bêtises devant les représentants de l'agence des aires maritimes protégées, mais la question des droits de pêche pour les pêcheurs locaux... on pourrait se poser des questions : dans quelle mesure un parc ou une aire protégée est finalement une prime allouée des acteurs locaux pour avoir l'exclusivité du droit de pêche sur une ressource. Et ça, cette interrogation sur les impacts d'équité sociale et économique d'un projet a priori environnemental ou de développement durable me semble une question tout à fait intéressante. Je voulais juste diversifier les exemples parce que je trouve que le vôtre est vraiment frappant d'intérêt.

Etienne Ballan : Merci pour cette réaction, d'autres questions ?

Roland Raymond : Roland Raymond, Université de Savoie, je trouve cette présentation très intéressante, ou en tout cas elle me titille sur un point : c'est le statut que vous donnez implicitement ou explicitement à l'autochtonie. Aujourd'hui il y a tout un ensemble de travaux de recherche sur la question de l'autochtonie : c'est l'idée qui vient plutôt des Etats Unis où on a affaire à des humanités qui ont un statut très particulier, et on pourrait dire que juridiquement on est sur une particularité. En France ce n'est pas le cas, donc en utilisant cette notion d'autochtone est-ce que vous performez une espèce de non-état ou d'état parallèle ? Ou je ne sais pas quoi, en tous les cas comme vous le savez, j'ai plutôt ... on s'est plutôt intéressés aux conduites d' acteurs ordinaires qui ne sont surtout pas qualifiés d'autochtones, c'est des gens qui ont le même "statut juridique". Est-ce qu'on bascule dans un autre monde ? Ce qui serait possible mais en tout cas, ça viendrait performer encore autrement la question du local, c'est-à-dire un local qui n'est plus le décalque du global en tant que national mais qui serait une sorte d'état dans l'Etat. Je ne sais pas comment dire précisément, j'aimerais que vous précisiez.

Valérie Deldrève : En fait l'idée c'était que les acteurs ne se définissent pas comme autochtones et quand ils le font, c'est avec de l'auto-dérision. Par contre ils se définissent dans la concertation comme représentants de la tradition locale. Mais pour ce faire et pour être reconnus comme tels, ils s'appuient sur le mouvement global de reconnaissance de l'autochtonie à l'échelle internationale, qui s'est créé en effet dans d'autres sphères de reconnaissance des natifs etc .. Et en fait il y a une espèce de connexion qu'ils font et qui est faite entre ce mouvement global de reconnaissance de la tradition qui se traduit dans la loi de reconnaissance de l'autochtonie aidée de la tradition locale qui se traduit aussi dans la loi de 2006, et la manière dont les usagers vont s'en emparer et dont les équipes du parc vont pouvoir le traduire. C'était plus de mettre ces éléments en exergue sachant que dans un tout autre contexte, on pense notamment à la Réunion ou d'autre, ça ne va pas se jouer du tout comme ça dans la définition de l'autochtonie, ça n'aura pas la même portée politique aussi.

Etienne Ballan : Merci

Cécile Blatrix : Cécile Blatrix, Agroparistech, merci pour votre présentation j'ai beaucoup aimé moi aussi. Je voulais vous demander comment vos conclusions avaient été reçues par les acteurs. Est-ce qu'il y a une volonté d'adresser ce problème d'inégalité écologique que vous mettez en évidence ? Et quelles recommandations on pourrait formuler à partir de votre travail si on voulait le faire pour penser la gouvernance du parc ?

Valérie Deldrève : Par l'équipe du GIP ça a été très bien reçu en fait. Tout du long il avait une grande réflexivité sur leur propre travail et du coup ça a aussi facilité la communication auprès des acteurs ... Ça a été perçu comme une ambiguïté, c'est-à-dire, de nos propos, ils ont surtout retenu la partie historique où on montre à quel point ils ont construit leur légitimité historiquement. Mais ils sont restés assez imperméables à l'idée que la concertation était inégalitaire parce qu'un certain nombre de public était absent et qu'ils avaient droit de cité comme les autres. Donc du coup de ce coté-là, alors qu'on pensait se faire plutôt incendier ou avoir des réactions très vives, on les a pas eu, mais parce que, quelque part, il y a seulement certains éléments de notre analyse qui ont été retenus par les participants. Et pour les recommandations, on a essayé de faire passer comme message "pour reconnaître il faut connaître". Ça fait complètement banal de dire ça. Autant il y avait un état des lieux fait de la richesse écologique des calanques etc ... autant du côté des usages il y avait pas d'études préalables sur lesquelles s'appuyer. Ça a été uniquement sur ce qui était visible, connu, identifié immédiatement parce qu'organisé. C'était aussi passer par là, par une étude tout simplement de ce qui se passait concrètement sur le terrain en terme d'appropriation par différents types de publics y compris par des usagers populaires qui s'approprient fortement les calanques et dont les usages ont été légitimé. Dans les changements il y a eu un rôle, ce n'est pas notre projet qui a eu ce rôle, mais au départ dans les périmètres du parc national il n'y avait pas été prévu que des parties de la ville de Marseille soit intégrées dans l'aire d'adhésion du parc national. Ça n'avait pas été du tout envisagé et la question n'avait pas été posée, il y avait parmi toutes les réunions de concertation, une seule réunion avait pour objectif d'envisager l'articulation entre les projets de la ville de Marseille et du point de vue de leur solidarité avec leurs articulations du parc national, et dans toutes les remarques qui ont été faites par les instances d'évaluation du processus, du CIPN, le CNPN ou même l'agence d'autorité environnementale, à chaque fois des remarques sont venues pour dire : « ce n'est pas possible il faut absolument intégrer toute une série de parties de la ville de Marseille dans l'organisation du parc national. Et ça la version finale de la charte, celle de 2012, elle prend en compte ça. C'est venu trop tardivement pour que l'on puisse avoir une mobilisation ou une discussion entre les acteurs à ce sujet-là mais c'est aujourd'hui, c'est dans l'avenir que l'on pourra se disputer comment faire vivre cette aire d'adhésion dans sa relation entre le parc national le cœur de parc et la ville de Marseille.

Etienne Ballan : Alors pour prolonger la question, quand même vous avez excité notre curiosité tout à l'heure dans la montée en généralité, vous avez dit que vous étiez en train de regarder si la reproduction de l'asymétrie, qui est le fait qu'on reproduise les équilibres entre absents et présents qui sont dans l'espace public, on les reproduit dans les processus de concertation. Vous avez dit on est en train de regarder si ça se passe partout.

Valérie Deldrève : Non pas partout.

Etienne Ballan : Il faut répondre...

Valérie Deldrève : On est en train de tester la généricité. On a un autre projet de recherche qu'on essaie de lancer en fait, notamment sur la Réunion, où justement ça devrait se jouer dans des termes complètements différents parce que pluralité ethnique, parce que DOM etc ... On a aussi des études en cours notamment sur le parc marin qui est un peu en suspens sur la Gironde et Pertuis Charentais et après de voir dans les autres études existantes comment ça se joue. Parce qu'on a pas la prétention d'étudier tous les cas. Voir si cette fidélité à l'espace public qui a été demandée à un certain moment, ce n'est pas sans légitimité, quels sont ses effets concrètement ?

Etienne Ballan : Je vais reposer la question différemment, je vois .... C'est simplement : si on était allé chercher les contre-publics, les absents, les timides ou les muets de l'espace public, si on les avaient intégré dans les instances de concertation, pensez-vous que l'instance de concertation serait devenue effectivement l'espace public de débat sur les sujets et n'aurait pas été débordée de la même manière finalement par les autres espaces publics : la presse, le recours aux élus locaux, etc .. Est-ce que ce que vous nous proposez comme solution d'aller chercher les contre-publics ? Est-ce que vous pensez vraiment que ça va quelque part renforcer et amener à retrouver un endroit de débat plus productif ?

Valérie Deldrève : Plus productif non, ça va compliquer encore les choses. Mais pour être tout à fait honnête, on a parlé de la tension entre justice sociale et efficacité écologique : là, c'est clair qu'avoir un public relativement homogène - qui n'est pas sans tension à l'intérieur, il y a eu des conflits entre des usages etc - mais on va, j'allais dire, c'était déjà compliqué de trouver un consensus. Mais le terrain, le monde était déjà commun pour prendre un peu l'expression de ce matin. Le terrain était déjà circonscrit etc .. Et c'était sûr qu'aller chercher des contre-publics ça aurait certainement ajouté à l'hétérogénéité et donc à la complexité des choses. Cependant ces contre-publics sont des gens qui n'ont pas ce rapport direct aux élus, en fait c'est des associations fortement marquées dans l'espace public etc, et du coup ça n'aurait pas renforcé en tout cas ce court-circuitage qu'on a pu observer par les acteurs en puissance et qui étaient sur place. Ça aurait aussi peut être amené à une prise de parole de ces personnes, ces populations qui n'ont pas été représentées n'ont même pas trouvé de relais c'est-à-dire personne. Quand on parle d'eux dans les concertations, on peut tourner les pages, c'est toujours en terme de mal-fréquentation, sur-fréquentation etc . Il n'y a même jamais eu de discours alternatifs sur leurs pratiques.

Etienne Ballan : Merci beaucoup.

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